Montefiore
Lao Tseu l’a dit : il faut trouver le café BD.

Andrea et Angelo, deux frères passionnés de chevaux, assistent à une course. Mais pas n’importe quelle course : une de celles qu’on ne voit qu’en Italie, où les chevaux galopent dans d’étroites ruelles et sur des places bondées ; où les cavaliers montent à cru, s’empoignent, chutent, et, pour gagner, déploient autant de talent que de vice. Pour le vice, c’est Guido le meilleur. Et les enfants ne sont pas peu fiers, parce que Guido, c’est leur oncle. Même si celui-ci rencontre ses neveux pour la première fois, il les invite pour l’été dans l’élevage familial. En Italie, la famille, c’est sacré.
Il y a des auteurs dont on suit le parcours avec l’impression agréable de ne jamais être tout à fait à l’abri d’une surprise. Pierre-Henry Gomont appartient désormais à cette catégorie. Depuis Kirkenes, en passant notamment par Rouge Karma, La Fuite du cerveau, Malaterre et l’ambitieuse trilogie Slava, son œuvre n’a cessé de gagner en ampleur, en maîtrise et en personnalité.
Avec Montefiore, Gomont franchit une nouvelle étape. Et confirme surtout une chose : son talent n’est plus une promesse, mais une évidence qui se vérifie album après album.
Le récit nous entraîne en Italie, autour de Sienne et du Palio, dans une histoire de famille où les secrets, les non-dits et les blessures anciennes vont peu à peu refaire surface. Mais résumer Montefiore à son intrigue serait passer à côté de l’essentiel. Car ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont Gomont raconte.
Son scénario possède cette qualité trop rare : le sens du rythme. Les scènes s’enchaînent avec une remarquable fluidité, alternant moments de tension, respirations, silences et brusques accélérations. Gomont sait quand faire durer une situation, quand la laisser retomber et, surtout, quand relancer son récit. Rien ne semble gratuit. Chaque scène apporte quelque chose, chaque détour nourrit les personnages ou fait avancer l’histoire.
Son scénario possède cette qualité trop rare : le sens du rythme
Cette maîtrise du rythme est d’autant plus remarquable que Gomont ne cherche jamais à surligner ses effets. Un regard, un silence ou une attitude peuvent parfois en dire davantage qu’une page entière de dialogue.
Et c’est précisément là que son dessin intervient.
Les visages sont l’une des grandes forces de Montefiore. Gomont possède un extraordinaire sens de l’expression. Un sourcil qui se relève, une bouche qui se crispe, un regard qui se dérobe : les personnages vivent littéralement sous nos yeux. Il n’a pas besoin de multiplier les effets graphiques pour faire passer une émotion. Ses personnages peuvent être drôles, tendus, furieux, embarrassés ou bouleversés en quelques traits.
Cette expressivité donne au récit une formidable dimension humaine. On ne se contente pas de suivre des personnages : on les observe vivre.
L’autre force de son dessin est le mouvement : les personnages s’animent réellement devant nos yeux.
Cependant, son graphisme ne cherche jamais la virtuosité pour elle-même. Il est au service du récit, mais cela ne l’empêche pas d’être spectaculaire lorsqu’il le faut. Les décors italiens, les chevaux, les scènes de foule et l’atmosphère du Palio offrent à Gomont un terrain de jeu graphique particulièrement riche. Il sait passer de l’intime au mouvement collectif avec une aisance étonnante
Et puis il y a la couleur, qui participe pleinement à cette ambiance. Gomont construit une Italie à la fois solaire et légèrement inquiétante, chaleureuse et traversée de tensions. Là encore, le décor n’est jamais simplement décoratif : il accompagne les personnages et leur histoire.
Gomont n’est plus seulement l’auteur remarqué de tel ou tel album. Il est en train de construire une œuvre. La Fuite du cerveau démontrait déjà son goût pour le décalage et l’humour ; Malaterre révélait une puissance dramatique impressionnante ; Slava confirmait son ambition et sa capacité à construire un récit ample, politique et romanesque.
Gomont n’est plus seulement l’auteur remarqué de tel ou tel album. Il est en train de construire une œuvre.
Avec Montefiore, il montre encore autre chose : une maîtrise de plus en plus sûre de la narration et une capacité à faire vivre ses personnages avec une intensité remarquable.
Album après album, Pierre-Henry Gomont semble ainsi gagner en liberté sans perdre ce qui fait son identité. Son dessin devient toujours plus expressif, son découpage toujours plus précis et son écriture toujours plus fluide.
Montefiore est donc bien davantage qu’un nouvel album réussi dans une bibliographie déjà riche. C’est une nouvelle confirmation. Celle d’un auteur arrivé à un moment particulièrement intéressant de son parcours, où la technique semble suffisamment maîtrisée pour laisser toute la place au plaisir de raconter.
Et lorsque scénario, découpage, dessin et expression des personnages fonctionnent à ce niveau, il ne reste plus qu’à tourner les pages.
A lire si vous aimez le style
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